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Comment mourir dignement ? Réflexions de Josette Durrieu après un vote "accablant" du Sénat
jeudi 5 février 2026, par
La question de la fin de vie demeure l’un des derniers grands tabous politiques français. Elle oppose deux visions irréconciliables :
– laisser mourir, parfois dans la souffrance, dans un pays où une vingtaine de départements ne disposent toujours pas de soins palliatifs ;
– ou aider à mourir, dans un cadre strict, fondé sur des directives anticipées écrites, actualisées, et respectées.
Présente à la tribune du Sénat les 19 et 20 janvier 2026, j’ai assisté à un débat qui restera comme l’un des plus consternants de ces dernières années. Aux côtés d’Alain Claeys, co‑auteur de la loi Claeys‑Leonetti, j’ai vu se dérouler une discussion où la raison, l’éthique et la compassion ont été méthodiquement étouffées.
Un article 4 pourtant limpide
L’article 4 de la proposition de loi sur « la fin de vie maîtrisée » se contentait d’affirmer que :
« Le médecin sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa fin de vie en dispensant les soins visés… »
Rien d’excessif. Rien d’idéologique. Rien qui ne sorte du cadre républicain, laïque et humaniste.
Pourtant, 144 sénateurs ont voté contre, contre 123 pour.
Le texte a été enterré.
Ni fin de vie anticipée… ni soins palliatifs
Le paradoxe est cruel.
Ceux qui refusent l’aide à mourir brandissent les soins palliatifs comme un talisman moral… tout en sachant que le territoire n’est pas maillé, que les moyens manquent, et que l’accès réel à ces soins reste profondément inégalitaire.
Pire encore : en rejetant l’article 4, le Sénat refuse aussi le choix opposable du patient au soulagement.
Une double négation :
– pas d’aide à mourir,
– pas de garantie d’être soulagé.
C’est une stratégie politique, pas une position éthique.
Analyse d’un vote déroutant
À gauche, la surprise fut totale :
– le PS vote pour ;
– le PC vote contre ;
– les écologistes s’abstiennent.
Au centre et chez les macronistes, la division est parfaite : un tiers pour, un tiers contre, un tiers abstention.
Chez les Républicains, majoritaires au Sénat, l’influence de Bruno Retailleau est manifeste :
– 76 pour,
– 31 contre,
– 51 abstentions.
La messe était dite.
Le texte reviendra à l’Assemblée nationale le 16 février.
Ce sera l’heure de vérité.
Philosophie et politique : la confusion entretenue
On a entendu tout et n’importe quoi :
– que la mort choisie serait une « loi inhumaine »,
– qu’elle constituerait une « rupture anthropologique »,
– qu’elle menacerait « la conception même de l’être humain ».
Ces formules ne reposent sur aucun argument éthique ou juridique.
Elles relèvent d’une morale privée, d’un dogme religieux transformé en stratégie politique.
Elles imposent une vision de l’être humain comme « entité sacrée », dont la vie serait « donnée » et ne nous appartiendrait pas.
Or, la République ne reconnaît que les droits humains fondamentaux, dont celui de disposer de son corps et de sa vie.
Refuser à un individu atteint d’une maladie incurable le droit de déterminer sa mort, c’est nier la liberté personnelle et la laïcité.
Une société en avance sur ses représentants
Plus de 80 % des Français sont favorables à une loi sur la fin de vie maîtrisée.
Ils demandent une loi de compassion, de liberté, de responsabilité.
Ils demandent que l’on cesse de confondre convictions personnelles et règles collectives.
Il appartient désormais aux députés de répondre à cette attente.
De choisir la dignité plutôt que la peur.
La liberté plutôt que le dogme.
La République plutôt que la morale privée.
Josette DURRIEU
Sénatrice honoraire – Membre honoraire du Parlement
